Transmettre : un acte politique ?

Mis à jour : mai 26

Le cas du Maculelê


Transmettre un savoir ou un savoir-faire peut se faire de différentes manières : à l’oral, à l’écrit ou avec des gestes. Le savoir passe d’une génération à une autre car celui-ci est partagé par différents acteurs. De nos jours, la connaissance a souvent un prix et transmettre devient alors du ressort de celui qui tient le pouvoir. Dans cet article, je vais essayer de montrer comment la transmission d’une pratique culturelle devient un acte politique. Pour cela je vais m’appuyer sur mon sujet de recherche qui porte sur le maculelê, une danse afro-brésilienne.



C’est en 2016 lors de mon échange universitaire à l’université de São Paulo (Brésil) que j’ai vu pour la première fois le maculelê. Les danseurs portaient des pagnes, les hommes étaient torse nu et les femmes en brassière noir. Ils se déhanchaient et claquaient leurs deux bâtons, qu’ils avaient dans leurs mains, les uns contre les autres. Les trois tambours qui les accompagnaient, jouaient des rythmes rapides et un homme chantait au micro des chants en portugais brésilien qui se rapprochaient des langues africaines. Un spectacle impressionnant qui vous emmène à l’époque de l’esclavage entre le XIVème et le XVIème siècle.


Acteurs du maculelê, Paraisópolis (São Paulo), septembre 2016 © Hervé Tritschberger 2016

Cette danse afro-brésilienne est pratiquée par les groupes de capoeira (art martial brésilien) et elle est née dans le nord-est du Brésil, dans le Recôncavo à Santo Amaro da Purificação, de l’État de Bahia. En 2018, je m’y suis rendu pour étudier le maculelê dit « traditionnel » celui que les groupes de capoeira de la ville pratiquent. J’ai pu filmer, prendre des photos des séquences dansées et j’ai pu faire des entretiens avec des maîtres de capoeira qui pratiquent la danse et discuter avec des proches parents et des amis qui ont connu Mestre Popó et son fils Mestre Vavá, deux personnages symboliques dans l’histoire de la pratique.


Les entretiens sont aussi une façon de transmettre, Santo Amaro, 22/01/18 © Hervé Tritschberger

Les enfants écoutent et répètent les chants du maculelê, Santo Amaro, 05/02/18 © Hervé Tritschberger



Entraînement de maculelê, Salvador, 26/01/18 © Hervé Tritschberger

Historiquement, le maculelê est dansé sous la forme de spectacle dans les rues santamarenses lors de deux fêtes religieuses. La première est entre le mois de janvier et de février qui fête la sainte patronne de la ville, Notre Dame de la Purification. Le 2 février 1944, lors de la clôture des festivités religieuses, Mestre Popó avec sa famille et ses amis font revivre le maculelê après plus d’une vingtaine d’années d’endormissement. L’autre fête religieuse est nommée Bembé do mercado, qui a lieu le 13 mai. Joao Obá en 1889, un an après la fin de l’esclavage au Brésil, décide d’organiser une grande fête religieuse et insère le maculelê dont il est l’un des créateurs. Sachant cela, je choisis le mois de février 2018 pour participer aux festivités dédiées à la sainte patronne. Après sept jours de festivités mélangeant le sacré et le profane, entre la religion afro-brésilienne nommée candomblé la journée et les concerts de musique la nuit, le 2 février approche enfin.




Les bahianaises, symbole du candomblé et de Bahia, Santo Amaro, 28/01/18 ©Hervé Tritschberger

Le soir c’est au tour des « trios » c’est-à-dire des camions accueillant des musiciens, Santo Amaro, 28/01/18 © Hervé Tritschberger

J’ai tourné dans toute la ville dans l’espoir d’apercevoir le maculelê. Malheureusement, c’est avec étonnement, frustration et déception que je repars en France sans avoir vu le maculelê dansé dans les rues de Santo Amaro. Néanmoins, avant de partir la question qui me trottait dans la tête était : « Mais pourquoi, les maîtres de capoeira que j’ai rencontré les semaines précédentes n’ont pas fait au moins une petite présentation le 2 février, date symbolique pour la pratique ? ». L’absence de maculelê durant cette fête de 2018 est une conséquence de l’aide financière. Les groupes de capoeira qui dansent les différentes pratiques culturelles sont en fait payés par la mairie pour leur prestation. Cette année 2018, la mairie n’a payé personne pour aucune représentation, ni de maculelê, ni de capoeira, ni même d’autres danses. Seul le samba de roda de Dona Nicinha a été présenté au public le dimanche 28 janvier. C’est donc la mairie qui fait en quelque sorte un appel d’offre pour qu’un groupe puisse se représenter lors d’une des fêtes, comme ce fut le cas le 3 mai 2018.


« S’il [le maire] ne paye pas, personne n'y va [aux fêtes] »

Se ele não paga, se não paga ninguém vai lá ») (Mestre Doa[1], 3/02/18).


Lorsque j’ai posé la question à Anna João (professeure spécialisée dans le folklore brésilien), elle m'a répondu que c'était à cause de questions politiques et notamment à cause du maire actuel. Les groupes pratiquent dans le but d’être rémunérés ou d’avoir un minimum de ressources financières mais pour la professeure ce qu’ils gagnent n’est pas assez, « est insignifiant » (João, 03/02/18). L’orientation politique de la ville, notamment sur la question culturelle, peut aussi être un frein pour la transmission du maculelê. S’il n’y a pas d’aides financières pour les groupes qui le pratiquent, la tradition peut être amenée à être modifiée. En effet, si le maculelê n’est plus présent lors des deux fêtes emblématiques de par son histoire, il perdra alors son sens, son effet social et il n’y aura plus de raison pour sa conservation (Lenclud, 1987 : 112). C’est en cela que, pour Mestre Cacao, préserver, est un défi qui nécessite une transmission du maculelê non pas seulement grâce aux entraînements. Il faudrait aussi le présenter lors des fêtes populaires (Mestre Cacao, 23/01/18). Aujourd'hui, les programmes de sauvegarde et de préservation de la mairie sont plutôt destinés à la capoeira ou aux fêtes religieuses[2] car ces pratiques ont été reconnues comme patrimoine immatériel par les institutions nationales (IPHAN) et internationales (UNESCO).



Même si les politiques publiques n’aident pas toutes les pratiques culturelles, ces dernières peuvent survivre comme le maculelê en étant transmis grâce aux entraînements donnés par des passionnés, pour les enfants et les adultes. Les différents groupes de capoeira intègrent aussi différentes pratiques afro-brésiliennes qui permettent leurs transmission. Évidemment, le maculelê reste un exemple de patrimoine culturel qui ne dispose pas assez de notoriété pour obtenir des fonds. Nous n’avons pas besoin d’aller jusqu’au Brésil pour constater que la transmission d’un patrimoine culturel est intrinsèquement lié à l’aide financière qu’on y apporte. Le loto du patrimoine et de la campagne « Ensemble, sauvons notre patrimoine » lancé par Stéphane Bern en 2018 est aussi une façon de perpétuer un savoir.



[1] Pour garder l’anonymat de mes interlocuteurs, j’ai modifié leur prénom et nom.

[2]https://prefeituradesantoamaro.wordpress.com/plano-municipal-de-cultura/, consulté le 27/06/18.


Cet article est proposé par Hervé Tritschberger.


Diplômé en Anthropologie sociale et culturelle, Hervé est passionné par les cultures populaires et leur transmission. Il s'est spécialisé dans la culture afro-brésilienne (Brésil) et alsacienne (France). Il porte également un intérêt pour l'anthropologie au service de l'innovation.

Aujourd'hui, il se tourne vers les relations internationales et aimerait être chargé de projet en coopération et développement dans la zone Amérique latine et Caraïbes.

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